OU L’INCROYABLE
DESTIN D’UN CENTENAIRE, A L’AUBE DU TROISIEME MILLENAIRE
TABLE
PRELUDE D’UNE VIE ENRACINEE DANS L’EPREUVE.. 3
LE DESTIN EN MARCHE..
9
SOUVENIRS DE L’ARMEE..
13
LE FORMATEUR. 14
LE CADEAU.. 15
LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE ET LA RESISTANCE.. 26
L’HOMME DE LA CONFRERIE SAINT VINCENT DE
PAUL. 30
UNE VIE PLEINE DE REMOUS. 34
CES TRAGEDIES DONT ON SORT RAREMENT INDEMNE.. 36
LA BOSSE DU COMMERCE..
42
L’AVENTURE CONTINUE..
45
ANECDOTES AU SERVICE D’UNE REPUTATION HORS
PAIRE.. 51
CONCLUSION.. 55
FINETTE, L’AMIE FIDELE..
58
Marcel Reinert est né de l’illustre
Jean Reinert et de sa remarquable épouse, Berthe Collinet, le
17 septembre 1903 à Pontfaverger dans la Marne.
Jean Reinert est né à Volmerange le
6 janvier 1966 et devint un artisan accompli, après avoir parcouru
la France de long en large afin de se former aux différents métiers
qui l’intéressaient, dont la soudure, la peinture, l’ébénisterie,
la carrosserie, la sellerie, dans le cadre du compagnonnage. Il
savait tout faire, comme me dira plus tard Pépé Marcel.
Il était plutôt sportif, et avait participé
à l’une des premières courses à vélos du début du vingtième siècle
avec le grand Bi.
Il s’installa dans la Marne après avoir voyagé et engrangé
des compétences techniques diverses et variées dans le cadre du compagnonnage, après
avoir quitté sa Lorraine natale devenue Allemande en 1870. Il avait quitté la maison
familiale située alors à Volmerange dès qu’il fut en âge de se former par le biais
de l’apprentissage, ne voulant pas vivre sous tutelle allemande, et préférant utiliser
son jeune âge à se construire, dans un contexte socioculturel propice à l’épanouissement
de l’être. Lors de ses voyages multiples, il arrivait souvent à trouver des postes
de remplacement, du fait de sa polyvalence, et ne s’ennuyait guère, dans sa quête
intrépide de connaissances. Il pouvait ainsi échapper à la nostalgie de sa terre natale,
à présent coupée du reste de la France, en s’investissant à corps perdu dans le travail.
Un esprit occupé divague peu, et ne laisse guère de place aux pensées obscures, bien
que la mélancolie, souvent frappe à la porte, et voudrait en prendre possession. Il
connut son épouse à Pontfaverger où il s’établit après avoir parcouru la France d'un
bout à l'autre, et commença par s'investir dans le commerce du cycle. Son épouse
Berthe, est née le premier septembre 1882 à Pontfaverger, et lui donna trois enfants,
dont deux garçons et une fille. Son entreprise installée dans la Marne prit progressivement
de l’essor, ce qui lui permit de s’attaquer rapidement à la construction automobile,
et de passer maître dans cet art. Il fonda alors ˝LES CARROSSSERIES REINERT˝
à Pontfaverger, et recruta des ouvriers pour l’aider à la production. Son entreprise
fut florissante et prospère, et il se réserva en plus de la gestion de l’entreprise,
la sellerie. Ainsi, il gardait un pied dans la production, tout en veillant à la bonne
marche de l’entreprise. La sellerie était une activité qu’il affectionnait particulièrement,
et trouvait commode par ailleurs, parce qu’il pouvait abandonner sa tâche si nécessaire,
afin de se consacrer aux clients et de pallier à toute autre urgence. Il faut par
ailleurs noter que cette activité était, de loin, la moins salissante et lui permettait
de se rendre disponible quasiment au pied levé, contrairement aux travaux de peinture
et de soudure qu’on ne pouvait pas toujours abandonner de la sorte.
Tout allait bien, avec un foyer qui comptait trois enfants
dont deux garçons et une fille, jusqu’à ce que la guerre, comme une fatalité obsédante,
éclate à nouveau en 1914. Jean Reinert perdit tout, une fois encore, et retourna vivre
à Boulay en Lorraine à la fin de la guerre, faute de mieux. Or, bien avant
cela, son épouse Berthe avait déclaré un jour, après avoir visité ce coin de
la Lorraine et ayant constaté que les gens y parlaient plus l'allemand que le français :
« Il faudra des boulets de canons pour que j’aille
vivre dans ce pays-là ! ». Elle ne croyait pas si bien dire, car ce sera
contrainte et dépassée par la force des choses qui s’imposaient alors
aux siens comme à elle, en cette époque, qu’elle suivra son époux, la mort dans l'âme,
dans la région natale de ce dernier.
La providence fut pour beaucoup dans ce retour, à la fois
tragique et inespéré. En 1913, peu avant la guerre, une tante de Jean Reinert qui
habitait alors à Boulay, vint à Pontfaverger pour la première communion de Marcel
REINERT, l’aîné de ses trois enfants. Marcel qui était déjà allé en vacance chez elle
en Lorraine quelque temps auparavant, s’apprêtait à retourner à BOULAY, cette fois-ci,
pour passer les vacances avec son oncle Hubert. A la fin du séjour de sa tante, Marcel
et son père voulurent la raccompagner chez elle, à Boulay, avant de se rendre chez
cet oncle. Cependant, une fois à Glatigny, ils attendirent désespérément le train
qui devait les conduire en Lorraine, et durent se résoudre à retourner dans la Marne,
avec la tante, sans pouvoir poursuivre leur chemin. De fait, les conducteurs de trains
étaient revenus à pied jusqu’à la gare où ils attendaient, et leur avaient annoncer
que les Allemands venaient de confisquer leur locomotive. De retour à Pontfaverger,
Jean Reinert s’inquiéta du sort de cette tante qui se retrouvait ainsi bloquée, et
eut peur que son accent lorrain, de même que le fait qu’elle parlât couramment Allemand,
ne leur attirât alors des ennuis. La tante décida donc d’aller habiter chez son neveu
qui vivait à Reims à l’époque . Cependant, la guerre ne tarda pas à éclater et celui-ci
fut muté à Alger où elle le suivit et, d’où, elle ne revint malheureusement, jamais.
Au début de la guerre, la famille Reinert fut évacuée avec
d’autre à Commercy où ils vécurent quelques jours avant de retourner chez eux. Ils
retrouvèrent donc rapidement leur domicile car, les Allemands recommandaient
aux gens de rentrer chez eux, malgré l’état de siège. Ils survécurent ainsi tant bien
que mal dans leur résidence de Pontfaverger, et Marcel se souvient encore que, les
boulets de canon lancés par français explosaient rarement, au début de la guerre.
Ce qui exaspérait au plus haut point les membres de la famille Reinert, bien que ces
canons passaient pour la plupart par-dessus leur habitation et les menaçaient
dans une large mesure. Mais pour eux, qui étaient patriotiques jusqu’à la moelle,
c’était rageant de voir les obus allemands atteindre leurs objectifs alors que ceux
français avaient beaucoup de mal à atteindre l’ennemi. Toutefois, des mois plus tard,
les Français connurent plus de succès que les Allemands avec des bombardements plus
efficaces et les populations Françaises n’en furent pas peu fières, même si nombre
d'entre elles y perdaient logements et biens et, souvent aussi, la vie. Vers la fin
de la guerre, la maison familiale de Pontfaverger n’était plus viable, car les bombardements
menaçaient de plus en plus les environs, et certaines habitations étaient déjà sérieusement
éventrées. Jean Reinert trouva donc refuge à Commercy
pour sa famille et pour lui-même, en attendant la fin de la guerre.
Quelque temps après la guerre, Jean Reinert qui s’était
à nouveau lancé dans le travail, à corps perdu, envoya sa femme à Pontfaverger pour
voir s’il ne leur restait pas quelques biens de valeur à récupérer. Celle-ci revint
l’informer que tout n’était que ruine, et que mêmes les cachettes qu’ils avaient construites
avant de partir, et dans lesquelles ils avaient mis leurs biens les plus précieux,
avaient été pillées par les Allemands. Ils n’avaient donc plus de maison, ni de biens
pouvant servir de monnaie d’échange en attendant des jours meilleurs. D’ailleurs,
les anciens habitants de Pontfaverger, déçus par l’état de désolation dans laquelle
se trouvait leur ville après maints et maints bombardements, ne revinrent pas s’y
installer de sitôt.
Affligé et brisé par les affres de la guerre, Jean Reinert
préféra par conséquent retourner vivre dans sa Lorraine natale avec sa famille.
Il confia alors à l’un des habitants de Boulay qui était de passage dans leur ville,
une lettre ayant pour objet, une demande de logement, à l’intention du maire de l’époque,
Monsieur Meyer BRASSEUR. Celui-ci lui répondit par suite qu’il pouvait disposer de
la maison de sa tante, restée vacante, à Boulay même. Celle-ci ne revenant pas d’Algérie,
et ne donnant plus de signe de vie, ils se retrouvèrent à habiter chez
elle, sans savoir ce qu'elle était devenue. La tante était probablement décédée
à Alger d’où ne revint pas non plus son neveu, probablement, mort en service pour
la France.
La famille survécut alors, grâce à la polyvalence de Jean
REINERT et de son fils aîné Marcel, qui acceptaient toutes sortes de travaux de réparation
liées au secteur des cycles et motos, afin de renflouer la caisse familiale. Le cycle
revint à l’ordre du jour et les réparations de vélos et de motos leur permirent de
rester à l’abri du besoin, bien que le père de famille tomba malade et que sa santé
se mit à faiblir de jour en jour. A l'époque, Marcel ne ménageait pas
ses efforts et travaillant autant que possible, afin de soulager son père et de pourvoir
au quotidien des siens.
La réintégration des Reinert dans une Lorraine où les gens
parlaient presque tous couramment Allemand ne se fit pas sans mal. Les autres enfants
appelaient les garçons Reinert, les Français au pantalon rouge. L’école était plutôt
adaptée aux Lorrains dont la plupart des enfants ne parlaient et ne comprenaient plus
le français. Les enfants Reinert revenus au pays, n’ayant pas les mêmes bases scolaires
que leurs nouveaux copains, s’ennuyaient donc à subir des cours qui n’étaient pas
de leur niveau. Leurs copains devaient réaprrendre le français et eux
suivre des cours qui ne leur apprenaient rien de nouveau. Marcel qui ne voulait pas
perdre de temps, s’inscrivit donc aux cours du soir, afin de s’instruire davantage
en vue d'obtenir un niveau d’étude convenable.
En 1923 Marcel Reinert, l’aîné de la
famille quitta la maison afin d’effectuer son service militaire.
Il y était encore, lorsque son père, Jean REINERT s’éteignit,
après s’être efforcé d’assurer la survie des siens. La guerre
et la maladie eurent raison de sa santé. Cependant, rien n’enlèvera
le souvenir de l’homme ingénieux et entreprenant, qui savaient
inspirer le respect et l’admiration de ses pairs. Ses enfants
et son épouse ne pouvaient que le regretter, car c’était un père
de famille et un époux merveilleux, sans oublier l’homme d’exception !
De lui, ils avaient retenus l’amour du travail et du prochain,
et Marcel Reinert suivra plus tard les traces du père, en démontrant
de façon extraordinaire, ses talents incontestables dans le domaine
du commerce. Il se révèlera alors, un pur génie des temps nouveaux.
Jean REINERT mourut donc à l’âge de
cinquante huit ans, le 11 août 1924, laissant derrière lui, une
famille éprouvée par la guerre et qui, alors, devait se faire
à l’idée de se retrouver du jour au lendemain, livrée à elle-même,
sans la tête pensante et innovante qui l’avait toujours portée
jusque-là. Toutefois, il leur laissa une affaire saine, que Marcel
prit soin de gérer de façon efficace avec les conseils avisés
de sa mère, en attendant que son frère soit en âge de l’aider.
Il faut noter que Jean REINERT était
également un excellent artiste, et qu’il avait sculpté un certain
nombre d’objets d’art pendant l’occupation allemande, faute de
mieux. Cependant, toutes ses œuvres lui ont été dérobées par les
Allemands avec les autres objets de valeur que les siens et lui
avaient pris soin de mettre dans des cachettes constituées, afin
de protéger certains des biens familiaux des pillages abominables.
En effet, plus d’un avaient perdu le fruit de toute une vie de
travail, ou celui de plusieurs générations avant eux, et cela
du jour au lendemain. Jean Reinert faisait partie de ces braves
gens qui n’auront vécu que pour voir la solde de leurs efforts
acharnés au travail, réduite au néant, et qui n’auront plus le
cœur à se laisser davantage berner par le sort.
Ainsi, les espérances réalisées, la
fierté d’une vie exemplaire et honorable, de même que la force
de caractère exceptionnelle d’un homme de valeur n’ont-elles pu
survivre au désastre d’une guerre fantoche et fanfaronne, qui
aura fait plus de laissés pour compte que toute autre, à travers
l’histoire de l’humanité.
Fort heureusement, une éducation morale équilibrée permettra
aux héritiers de cet homme de grande valeur, de retenir l’essentiel
de son parcours, afin de lui faire honneur plus tard, sans démentir
cette réputation inébranlable basée sur l’ardeur au travail, la
droiture et l’honneur.
Pépé, c’est-à-dire Marcel Reinert, alla régulièrement à l’école
jusqu’à l’âge de onze ans, mais dut abandonner à cause de la guerre,
car, se souvient-il :
« Avec les coups de canon, il n’y a pas grand-chose qui
rentre. » Il reprit l’école à la fin de la guerre, mais apprit
l’essentiel, surtout grâce aux cours du soir qu’il prenait à la
fin de la guerre, dans le but de s’instruire suffisamment pour
ne pas en être handicapé plus tard, dans la poursuite de ses activités.
Il assistait surtout son père dans l’atelier de réparation des
vélos et cyclomoteurs, et utilisait le plus clair de son temps
à apprendre et à travailler.
Il avait survécu tant bien que mal
à la première guerre mondiale, et en ressortit déjà très mâture,
pour l’adolescent qu’il était devenu à la fin de la guerre.
Il se rappelle des vacances passées
chez son oncle Jacques à Paris, comme si c’était hier.
Cet oncle aimait le travail manuel,
et avait toujours quelque ouvrage en cours. Lors des vacances
passées chez lui après la guerre de 14-18, Pépé ne s’amusa pas
beaucoup, car son cousin aidait alors son oncle à construire une
maison à Saint Germain en Laye. Pépé bien qu’invité, et n’ayant
pas l’habitude de rester sans rien faire, aida également dans
les divers travaux nécessaires à cette entreprise. Cependant,
la veille de son départ, son oncle leur permirent, à son fils
et à lui, de se rendre au théâtre de l’Opéra où se jouait alors
une pièce de Molière. A la fin du spectacle, son cousin l’invita
au bistrot et ils prirent quelques verres ensemble. Pépé qui n’était
pas accoutumé à l’alcool voulut s’en tenir à un verre, mais son
cousin l’encouragea à aller jusqu’à deux verres, ce qui eut raison
de lui, et le laissa saoul pour le restant de la soirée. Après
le bistrot, il rentra donc se coucher, en attendant que l’alcool
se dissipe dans son organisme pour redevenir maître de lui-même.
Il faut dire que Pépé n’aime pas vraiment les excès du genre,
et que cette expérience le tiendra à jamais éloigné des méfaits
liés à l’abus d’alcool.
Ses vacances à Paris étaient donc plutôt
chargées que festives, et il revint en Lorraine, sans avoir vu
grand-chose de Paris, la belle et merveilleuse capitale, toujours
en effervescence.
Mais qu’à cela ne tienne, Pépé était
tout de même heureux d’avoir passé les vacances auprès de son
oncle et de sa famille qu’il n’avait revu depuis quelque temps.
Il se retrouva donc chez lui, vite rattrapé par les réalités existentielles.
Il fallait travailler sans relâche à se construire à travers les
cours du soir, et par l’apprentissage auprès du Père. Pépé n’avait
pas beaucoup de temps pour les loisirs, et d’ailleurs, il n’y
pensait pas spécialement, étant déjà, un garçon très sérieux.
Il apprit à parler l’Allemand afin de mieux apprivoiser sa clientèle,
car les Lorrains parlaient pratiquement tous, couramment cette
langue, et il me dira plus tard :
« C’était dur de faire du commerce
en Lorraine après la guerre, si on ne parlait pas l’Allemand ! ».
Cette langue s’avérait en effet nécessaire, d’une part pour l’intégration
sociale, d’autre part pour la poursuite d’activités nécessitant
un contact permanent avec le client, telles que la prospection
et la vente. Mais entre-temps, il y eut l’armée et le service
militaire.
Pépé fut appelé à faire son service
militaire comme tous les jeunes de son âge, à 18ans. Il entendait
mal d’une oreille, ce qui aurait pu le disqualifier lors de la
sélection initiale. Cependant, il fit un effort extraordinaire,
afin que cet handicap ne le pénalisât point, et intégra l’armée
en tant qu’appelé, comme si de rien n’était, pour le plus grand
bien de la Patrie. Car, il se révèlera rapidement un élément efficace,
sérieux et fiable, ce qui lui vaudra plus tard, d’être parmi les
premiers mobilisés par le général de Gaulle pour la libération
de la France.
Il se proposa pour conduire le commandant,
à un moment où celui-ci devait se déplacer et se retrouva sans
chauffeur. Dès lors, le commandant le prit en affection, et lui
demanda de rester son chauffeur dorénavant. Il en fit du chemin,
et parvint au grade de sous-officier, non sans mal. A l’époque,
m’explique t-il, beaucoup soudoyaient des officiers, dans le but
d’être bien noter, et parvenaient ainsi à gravir les échelons
sans mal. Mais Pépé se refusait de participer à cette mascarade,
et s’ingéniait plutôt à faire son travail de la meilleure façon
qui soit.
Un jour, l’un des officiers les plus
intègres et les plus honnêtes vint le voir, et lui dit :
« Reinert, certains de vos camarades
font des cadeaux aux officiers afin de changer de grade rapidement,
mais je vous connais, et sais que vous n’en ferez rien !
Sachez que vous n’avez pas de crainte à avoir, si vous continuer
à répondre aux questions comme vous le faisiez auparavant, lorsque
vous effectuerez les examens ; et tout ira bien. » Pépé
en fut un peu soulagé, car il avait soixante places à rattraper
s’il voulait accéder au grade de sous-officier, et ce n’était
pas gagner d’avance, dans un contexte aussi peu favorable à la
droiture. Cependant, il fit comme le lui avait conseillé l’officier,
révisa davantage afin de maximiser ses chances, et passa les épreuves
avec succès les épreuves, bien qu’il s’en fut sorti de justesse.
C’est la preuve que tous n’étaient pas pourris, et que ceux
d’entre les officiers qui en avaient bravé eux-mêmes pour parvenir
au stade où ils en étaient, savaient à quoi s’en tenir, et oeuvraient
pour que les plus méritants ne soient pas pour autant lésés.
Pépé devint donc sous-officier instructeur,
avec un état de service plus qu’honorable. Un jour, il reçut pour
formation, un élève officier qui devait passer par lui, avant
d’accéder au mess des officiers. Le nouvel élève, contrairement
aux autres, était peu agile et plutôt enrobé. Il supplia le sergent
instructeur qu’était Pépé, afin que celui-ci le ménageât. Pépé
ne lui fit aucune promesse dans ce sens, mais adopta une stratégie
des plus astucieuse. Lors des exercices physiques, il demanda
aux autres de faire des petits dos ronds, afin que l’élève officier
put sauter aisément. Au bout de quelques séances, ce dernier qui
avait compris le ridicule de la situation, en eut assez, et se
mit sérieusement au travail. Il fit rapidement des progrès considérables,
et les petits dos étaient devenus de grands dos. Il perdit son
surplus au niveau du ventre, et put fièrement intégrer le rang
des officier plus tôt que prévu. Il alla alors voir Pépé et le
remercia sincèrement, reconnaissant qu’i l’ai aidé à se révéler
un homme fier et capable, au lieu de le laisser se complaire dans
une situation qui ne l’aurait certainement pas avantagé pour le
reste de sa carrière.
Un jour, l’un des soldats placés sous
les ordres de Pépé revint de permission avec un bon gâteau fait-maison,
et l’offrit à son supérieur en remerciement de sa droiture. Pépé
le remercia, mais refusa le gâteau, en lui demanda de le partager
plutôt avec ses camarades de chambrée, ce qu’il fit. Le lendemain,
Pépé lui attribua comme d’habitude, les tâches qui lui incombait
de faire, et ce, sans état d’âme. Dès lors, il ne vint plus jamais
lui apporter quoi que ce soit. Comme dit si bien Pépé, il savait
ainsi qu’il était logé à la même enseigne que tous les autres,
ni plus, ni moins. Pépé ne voulait aucune confusion à ce propos,
et voulait garder la tête froide et les idées claires, quant à
l’administration de ses hommes et à ses devoirs en tant que sous-officier.
Le sens du devoir et de l’honneur est bien ce qui caractérise
le plus, le personnage singulier et si sympathique que représente
Pépé. Et tout au long de sa vie, il restera fidèle à lui-même,
et loin des tractations malhonnêtes et désobligeantes.
L’armée offrit à Pépé, le terrain et
l’environnement parfait pour se mettre à l’épreuve, se construire
et s’affirmer comme l’homme de confiance et dont les valeurs morales
édifiantes se révèleront davantage plus tard dans la vie privée,
professionnelle, et dans l’engagement inconditionnelle pour la
France, sa belle et douce patrie.
« Je n’ai jamais puni un homme, mais je les faisais
marcher droit quand même ! » me confia t-il, avec cette lueur amusée qui
souvent illuminait son visage lorsqu’il nous livrait son passé de façon si naturelle.
Il obtint trois médailles en récompense des efforts fournis pour la défense et la
sauvegarde de la France, et ne les mets jamais, du reste par pudeur.
Pépé avait vingt ans à la mort de son
père, et endossa rapidement les responsabilités familiales qui
s’imposaient. Il assuma la gestion de l’entreprise qu’avait laissé
son père, et s’occupa également des réparations de vélos et du
commerce. Plus tard, son frère le seconda lorsqu’il fut en âge
de le faire. Mais comme ce dernier était un peu maladif, Pépé
se lança seul dans la prospection, et effectuait également les
livraisons qui résultaient des affaires ainsi conclues.
Tout allait bien, et Pépé se maria
à l’âge de trente ans avec Madeleine COLLIN, avec qui il eut ses
six enfants, dont cinq garçons et une fille.
Madeleine Collin était une belle et
douce jeune femme, qui était en âge de se marier lorsqu’on lui
présenta Pépé, et qui tomba sous le charme du vieux garçon aux
traits francs et au regard pétillant mais sans artifice qu’était
alors Pépé.
Pépé ne se projetait pas alors facilement dans la vie de
couple, contrairement à bon nombre de jeunes gens de son époque, bien qu’il
se doutât que certaines filles n’étaient pas indifférentes à son charme. Par ailleurs,
il était un peu timide avec les filles, et préférait ne pas s’impliquer dans ces choses
qui lui apparaissaient alors plus compliquées et contraignantes qu’autre chose. Toutefois,
le sentiment de savoir qu’il plaisait aux filles, désamorçait chez lui les tensions
inhérentes au doute, et qui pouvaient prendre des proportions dramatiques dans l’esprit
des jeunes gens peu sûrs d’eux. Pépé savait donc au fond de lui, que lorsque le moment
viendrait de sauter le pas, il n’aurait pas trop de mal à trouver chaussure à ses
pieds.
Aussi, lorsque sa maman commença à l’entretenir de façon
plus ou moins insistante sur ses projets familiaux, il comprit qu’il ne pourrait pas
se soustraire inévitablement à ce qui semblait être alors, un passage obligé dans
la vie d’un homme bien constitué et de bonne éducation. Pépé se laissa donc prendre
au jeu, loin d’être dupe de ce qui se tramait véritablement, dans le but de le sortir
de son rôle de vieux garçon sans vue affichée pour qui que ce fut à l’époque. C’est
dans ce contexte décisionnel où le poids familial jouait un rôle primordial
dans le choix des conjoints et l’organisation des mariages, que Pépé eût la
chance de tomber sur celle qui comblera plus tard sa vie, avec six merveilleux enfants
et un foyer agréable et chaleureux, jusqu’au dernier moment.
LE MARIAGE RACONTE PAR PEPE
"A l’époque j’étais plutôt vieux garçon et ne courait
pas après les filles. Mais un jour, l’un des cousins de ma mère annonça qu’il viendrait
nous rendre visite pendant le week-end, se qui acheva de paniquer ma maman qui n’aimait
pas cuisiner. Ce cousin arriva donc comme prévu, avec son fils et un autre homme.
Ce fut un beau chantier, car ma maman aurait préféré être prévenu bien à l’avance,
afin de convenablement préparer une belle réception. Cependant, elle accommoda tant
bien que mal ce dont elle disposait et, tout le monde put se restaurer, à loisir.
Tout au long du repas, le monsieur qui accompagnait notre cousin me questionnait sans
arrêt :
« Que faites-vous dans la vie ? Quel âge avez-vous ?
Comment envisagez-vous l’avenir ? Il s’agissait en somme d’un véritable interrogatoire,
ce qui me déplut au plus haut point. Avant leur départ, notre cousin nous invita en
retour à lui rendre visite à Corrency, ma mère et moi. Moi, cela ne me disait rien
qui vaille, mais comme ma mère y tenait, nous avons été les voir le week-end suivant.
Là, je constatai qu’on m’avait installé côte à côte avec une jeune fille célibataire.
Cette jeune fille s’appelait Madeleine. A la fin du repas, les autres partirent pour
une promenade et nous laissèrent, tous deux, seuls . Je n’y allai alors pas par quatre
chemins et lui fit part de mon impression concernant la position dans laquelle nous
étions elle et moi. Je lui dit donc ceci : « Vous avez vingt six et moi
trente et, à ce qu’il me semble, nous sommes tous les deux célibataires. Je pense
donc que ce n’est pas un hasard qu’ils nous aient mis ensemble ! Qu’en dites-vous ? »
Elle était d’accord avec moi quant à la situation et nous allâmes donc, par suite,
nous promener tous les deux. L’ayant trouvé de compagnie agréable et fort charmante,
je lui demandai si ma personne lui convenait et si elle serait d’accord pour qu’on
puisse se revoir. Ce à quoi elle répondit que je lui plaisais également et
ne voyait aucun inconvénient à ce que nous nous revoyions. Nous sommes rentrés à Boulay
le soir même, ma mère et moi, et deux semaines plus tard, je reçus une invitation
des parents de Madeleine qui m'attendaient à Corrency. Je m’y rendis donc seul,
et fut déconcerté et contrarié par le comité d’accueil qui m’accueilla. Il
y avait les parents de Madeleine, ses oncles, le curé…et tout ce beau monde me harcelait
de questions très personnelles. Un tribunal n’aurait pas mieux fait. Le pire, c’est
qu’il n’y avait nulle trace de la jeune fille que j’espérais retrouver en acceptant
cette invitation. Je demandai tout de même de ses nouvelles, et ses parents m’informèrent
alors qu’elle était chez l’un de ses oncles afin de s’occuper de son cousin malade.
Ils m’autorisaient tout de même à lui rendre visite, sur le chemin du retour,
car la demeure où elle se trouvait était sur ma route. Je déclinai cette offre, déçu
de m’être déplacé sans qu’elle fut présente, ne serait-ce qu'un moment, et exaspéré
par cette réunion de famille qui m’avait été imposée de façon brutale, je m'en allai.
Vous pensez bien, me dit alors Pépé, que m’engager avec une jeune fille, ne m’aurait
posé aucun problème, car à l’époque, j’en avais plus que le choix. Mais ce n’était
pas ma préoccupation majeure et j’avais un peu peur des filles à l’époque. Mais figurez-vous
que je fus invité à nouveau chez Madeleine, une semaine plus tard, et pus la voir
à loisir, malgré la présence de ses grands parents dans la maison. Nous nous fiançâmes
donc à la suite de cette rencontre, et le mariage vint quelque temps après. Ma mère
qui était très indépendante, ne voulut pas que je demeure dans la maison principale
avec ma femme, mais comme, cette maison se composait de parties jumelées, je m’installai
donc avec ma femme, dans la partie attenante.
Peu de temps après la guerre, ma mère
m’avait envoyé à une vente aux enchères, afin que j’achète cette
maison en son nom, quel qu’en soit le prix. Je surenchérit alors,
jusqu’à ce quelle me soit octroyée, et comme promis, ma mère en
fit l’acquisition. Cette maison se trouvait sur la place de Boulay,
et y est encore aujourd’hui. A l’époque, les gens pensaient que
c’étai une folie d’avoir acquis cette maison au prix auquel elle
nous avait été cédée. Mais ma mère ne tint aucun compte de leur
raisonnement, et effectivement cette maison prit beaucoup de valeur
au bout de quelques années. Ma mère savait pertinemment ce qu’elle
faisait. Elle m’avait envoyé à la vente à sa place, car pour une
dame, se rendre à une vente aux enchères était peu recommandable
à l’époque.
Ils avaient une vie de famille saine
et respectable, et élevaient leurs enfants dans la foi catholique.
Pépé alors un objectif clair et précis, assurer à sa famille
une vie décente, à l’abri du besoin et de la maladie. Survivant
de la première guerre mondiale, il savait trop bien se que voulait
dire le terme « vivre dans la précarité », et
ne voulait surtout pas que les siens aient à souffrir un jour
de cet genre de choses. Il s’investissait donc corps et âme pour
le bien-être des siens, et l’entreprise familiale portait ses
fruits de façon admirable, lorsque, la guerre, fatalité indécente,
frappa à nouveau, et le contraignit alors à se battre sur deux
fronts. Subvenir aux besoins familiaux au quotidien, et soutenir
l’action de la résistance pour libérer son pays d’un joug qui
lui était insupportable. Comme son père avant lui, Pépé ne se
résoudra jamais à l’idée que la France soit sous les ordres et
la coupe de l’Allemagne. Aussi, s’engagea t-il dès qu’il le put,
auprès du commandant LAURE, et prit-il d’énormes risques pour
la sauvegarde de la patrie. Ce pourquoi il sera décoré à la fin
de la guerre avec la médaille…………et une lettre de reconnaissance
écrite, de la main du général de GAULLE.
Pendant la guerre, Pépé se réfugia
chez son beau frère qui était curé, à Fleury sur Aire, avec toute
sa famille. Il quitta la Lorraine, ne pouvant souffrir de servir
les Allemands qui s’y étaient à nouveau établit comme chez eux.
Son frère lui, resta en Lorraine, car sa femme était Lorraine
de souche et parlait Allemand comme une berlinoise, ce qui faisait
la différence. La mentalité de son épouse et son attachement à
sa famille étaient pour beaucoup dans la décision du frère de
Pépé, de demeurer à Boulay pendant la guerre. De surcroît, il
ne jouissait pas d’une très bonne santé, et ne pouvait se permettre
de prendre des risques inconsidérés. Ne voulant pas trop exposé
les siens, son frère décida donc de rester chez lui, afin d’éviter
les pillages et autres tracas découlant de cette guerre sans visage
prédéfini.
Pépé quant à lui s’en alla donc se
réfugier chez son beau- frère curé, qui était en mission à Fleury
sur Aire à l’époque. Néanmoins, il ne put rester inactif et réparait
des vélos parallèlement à son activité au sein de la résistance.
Un jour, ayant besoin d’accessoires
pour les réparations qu’il effectuait, Pépé se rendit à vélo chez
un fournisseur situé alors à Nancy. Il avait attelé une remorque
à son vélo, afin de transporter le matériel qu’il allait récupérer.
Au retour, il fut arrêté par les soldats Allemands qui interdisaient
alors que les gens soient encore hors de chez eux à huit heures
du soir passé. Le couvre-feu était alors de rigueur, et Pépé avait
une dizaine de minute de retard par rapport à l’ordre établi.
Le soldat de garde le laissa rentrer chez lui, mais lui ordonna
de se présenter au poste dès le lendemain matin au commandant,
ce que fit Pépé de bon aloi.
En se rendant chez le commandant, le lendemain,
Pépé remarqua un vélo posé sur le long du mur, dans le couloir
attenant aux bureaux. Une fois à l’intérieur, on le mit en relation
avec l’officier en charge de l’administration des environs, et
celui-ci l’interrogea sur les motifs de son retard. Pépé lui expliqua
alors, qu’il avait effectué un voyage à plus de cent kilomètre
de là, afin de s’approvisionner en matériel de réparation pour
son travail, et cela avec une remorque attelée à son vélo. Et,
qu’il conviendrait avec lui, que dix minutes de retard étaient
peu de chose au regard de la situation. Le commandant, avec le
bon sens dont il était doté, n’en fit pas une affaire d’état.
Mais, en bon officier Allemand qu’il était, il n’aurait certainement
pas minimisé la chose sans faire les recommandations d’usage pour
l’avenir. Cependant, avant même qu’il ne se lance dans un tel
discours, Pépé lui demanda à qui appartenait le vélo se trouvant
dans le corridor. Le commandant répondit que c’était le sien,
ce sur quoi Pépé s’étonna franchement.
-Vous, sur un vélo de dame ? Non ! Un officier
Allemand ne peut circuler avec un vélo de dame ! J’en suis
fort étonné, car je vous verrai mieux avec un vélo d’homme. Vous
pensez bien qu’un vélo de dame, cela n’est pas digne de votre
rang. Tenez ! je propose de vous l’échanger contre un vélo
d’homme, si vous le voulez bien. Le commandant embarrassé, mais
content de faire une bonne affaire, et plutôt heureux de se défaire
d’un moyen de locomotion qui ne le valorisait certainement pas,
accepta l’offre de Pépé et ne reparla plus de l’incident de la
veille. Toutefois, Pépé lui fit remarquer que le vélo en question
venait de l’Alsace conformément aux inscriptions de sa plaque
d’immatriculation. L’officier lui assura qu’il ne s’était pas
trompé là-dessus.
-Pouvez-vous m’en fournir la facture ? demanda
alors Pépé à l’officier qui s’emporta alors irrité par le culot
de ce Français, qu osait s’adresser à lui de la sorte.
Comment ça ? S’enquit-il donc
d’un air peu amène.
-Mais oui, c’est normal que je vous demande la facture
de ce vélo, s je ne veux pas avoir d’ennui par la suite. Mais
voyant l’embarras et l’exaspération qui commençait à gagner l’Allemand,
Pépé n’insista pas davantage, et lui ramena un vélo d’homme comme
promit, en échange du vélo de dame qu’il utilisait. Pépé offrit
le vélo récupéré chez l’Allemand à son beau-frère curé qui les
hébergeait alors, ce qui fit le bonheur de ce dernier. Tout le
monde s’étonnait dans les environs de voir le curé sur un aussi
beau vélo, et les gens lui demandaient de les aider à se fournir
e vélo.
Voilà comment, de cette arrestation,
Pépé réalisa plus qu’une bonne affaire. Car ˝le bouche
à oreille fit merveille, sans compter que son beau frère avait
désormais un beau moyen de locomotion pour parcourir les contrées
dans le cadre de ses fonctions, alors même que les temps étaient
très durs et que le vélo était perçu comme un objet de grand privilège.
Pépé ne ménageait pas ses efforts pour dépanner les uns, les fournir
les autres, et même porter secours à ceux qui étaient dans la
difficulté, en bon chrétien et bon patriote, malgré les temps
difficiles qui contraignaient le pays et les gens à l’économie,
à tous points de vue.
Avec six enfant à charge, et l’amour
de sa patrie, la France, Pépé trouva néanmoins le moyen d’allier
son énergie à celle de la résistance pour combattre les Allemands,
tout en veillant au bien être de sa famille.
Pendant la guerre de 1939-1945, Pépé
recrutait et formait les résistants, tout en étant présent sur
le terrain. C’est ainsi qu’il contacta un jour, un ancien combattant
de la guerre de 1914-1918, dans le but de l’insister à rejoindre
la résistance, aux côtés des militants de la liberté. Celui-ci
lui répondit qu’il avait fait sa part dans la guerre précédente,
et que c’était à eux à s’investir à leur tour dans la lutte périlleuse
qu’exigeait la défense des droits fondamentaux des Français. Cet
ancien soldat connaissait dès lors les opinions et les activités
secrètes de Pépé, ce qui n’était pas sans danger. Le recrutement
était une activité très délicate et des plus risquées, car, on
pouvait tomber sur un collaborateur à tout moment, et finir en
déportation ou torturé après capture.
Un soir, alors que Pépé s’apprêtait
à rejoindre un groupe qui devait se réunir dans la forêt, cet
ancien soldat vint le prévenir que la milice serait au rendez-vous,
et lui déconseilla de se rendre à cette réunion. Aussitôt, Pépé
demanda à son épouse de défaire son sac d’appoint qui contenait
des vivres et autres matériels de survie, et alla se cacher à
la campagne, de peur que la milice ne se présente quand même chez
lui, par suite de délation. Pépé ne put malheureusement pas prévenir
ses compagnons de galère du danger qui les menaçaient, car le
temps étaient contre eux tous, et ce qu’il avait de mieux à faire,
en espérant qu’il ne fût déjà trop tard, était de trouver rapidement
un endroit sûr pour s’y réfugier. Ceux du groupe qui s’étaient
rendus au point de ralliement sans avoir été prévenus, furent
tous déportés dans des camps de concentration. Onze des douze
frères de combat de Pépé revinrent vivant en France à la fin de
la guerre, le douzième ayant rendu l’âme en déportation, loin
des siens et de son pays.
Pépé échappa ainsi vers la fin de la
guerre, au terrible sort que réservaient alors les Allemands
aux résistants, en cette période obscure, où la France se débattait
entre la résignation des uns, et la lutte acharnée des autres
pour la liberté.
Quelque temps plus tard, il fut appelé
neuf jours avant les autres, pour rejoindre l’armée de garde du
général De Gaulle, afin d’y former les soldats du régiment de
chars français qui devaient renforcer les maigres effectifs existant
alors.
Ces multiples actions héroïques et
admirables au service de la Nation, lui valurent trois médailles,
et une lettre de reconnaissance de la main du général de GAULLE.
Cependant, Pépé n’en tire aucune fierté déplacée, et compatit
surtout au sort des peuples qui sont encore en guerre, à l’âge
avancé auquel il est parvenu maintenant.
« La guerre n’a rien de bon !
Elle est détestable et n’engendre que misère et pleurs. Je ne
comprends pas que les gens ne soient pas plus sages, après ce
que l’on sait des guerres. J’en ai vécues deux et non des moindres,
et croyez-moi, il n’y a rien de plus déplorable. » confia
t-il un jour, en ma présence. Je le crois volontiers, et me pose
du reste, les mêmes questions. Je voudrais tant que la sagesse
du vieil homme inspire un peu plus, ceux qui sont à l’initiative
de conflits désastreux sur notre planète, et les amène à explorer
davantage, les chemins de la PAIX. Ô, oui ! Il sait ce dont
il parle, et se fait plutôt du souci pour les générations futures,
car, il réalise que les hommes n’apprennent pas suffisamment du
passé, au risque de refaire les mêmes erreurs sinon pires, au
regard de l’avancée sociologique et technologique de notre temps.
Pendant qu’il était au service du régiment
de garde du général de Gaulle, afin de former le régiment de
réserve de chars qui attendu en renfort, pour la libération complète
de la France, il obtint une permission à un moment donné, alors
qu’il était de passage à Boulay, et se rendit chez lui. Malheureusement,
il ne se retrouva pas vraiment chez lui, car des soldats de l’armée
Française s’étaient installés chez lui sous les ordres d’un lieutenant,
et avaient transformé son magasin et son atelier en bureaux. Il
demanda donc à parler à l’officier responsable de ces hommes,
et lui fit part de son mécontentement. Vous n’avez pas le droit
de réquisitionner ma maison, le savez-vous ? Lui demanda
t-il alors. Celui-ci en convint, d’autant plus qu’il n’avait aucune
autorisation lui permettant de s’installer de la sorte chez Pépé.
Il proposa donc à Pépé, alors sous-officier, des ballots de café
qu’il pourrait revendre en dédommagement des dégâts occasionnés.
Pépé refusa son offre, et lui expliqua qu’il n’était pas épicier,
et préférerait des bons de réquisition, surtout avec ses vélos
dont la plupart étaient hors d’usage, et le reste en service commandé,
sans compter l’état des lieux qui laissait à désirer. Il obtint
gain de cause, et put récupérer sa maison dès son retour définitif
de l’armée. Il retrouva rapidement son ancienne activité de commerçant
de cycle, avec l’objectif de tout faire pour atteindre un niveau
de vie suffisamment confortable, dans le but de mettre sa famille
à l’abri du besoin, après tout ce à quoi il avait été exposé de
par le passé..
Mais un commerce pour deux, cela était
insuffisant pour satisfaire les besoins de son foyer et ceux
de son frère de façon convenable et durable. Aussi, après la guerre,
Pèpé laissa t-il le commerce de Boulay à son frère pour aller
s’installer à Creutzwald qui était alors un riche bassin minier.
Pépé n’était pas spécialement homme
à s’impliquer dans une association, étant de nature plutôt solitaire
que populaire. Bien qu’il ait bâti sa réputation de commerçant
avéré et respecté sur la base d’une certaine notoriété résultant
du fait qu’il s’efforçait de démarcher les clients aux quatre
coins du pays dans le but de concrétiser des ventes, Pépé aimait
avant tout, la discrétion d’une vie rangée et droite.
Mais un jour, alors qu’il passait devant
la salle de réunion se trouvant en face de l’Eglise catholique
de Creutzwald, il aperçut des conférenciers qui s’y hâtèrent.
Il fut intrigué par ce qui pouvait bien les attiré de la sorte,
mais l’esprit occupé par ses occupations déjà bien fournies, il
ne chercha pas à en savoir davantage. Toutefois, quelques uns
des conférenciers qui le connaissaient l’interpellèrent et lui
demandèrent de leur accorder un instant. Ils lui expliquèrent
alors que la confrérie de Saint Vincent de Paul était une association
à but caritative qui n’admettait que des hommes en son sein, les
femmes étant jugées trop bavardes pour mener à bien les missions
exigeant une grande discrétion qu’ils devaient accomplir. Ils
lui proposèrent donc de participer à la réunion du mercredi qui
s’en suivrait afin qu’il puisse se rendre compte de la réalité
des choses. Les hommes de Saint Vincent de Paul ne se rendaient
jamais seul sur le terrain, il fallait qu’ils soient toujours
au moins deux pour sonner à une porte et offrir l’aide matérielle
et le réconfort tant attendu par ce qui les sollicitaient en toute
discrétion. Par ailleurs, la décence alliée à ne moralité hors
paire, leur permettait ainsi de ne point embarrasser une femme
seule en sonnant à sa porte, sans faire cancaner. Pépé se laissa
facilement convaincre, et devint rapidement membre actif de cette
confrérie à laquelle il adhère encore aujourd’hui, pendant vingt
ans. De façon bénévole, il s’adonna donc du mieux qu’il put, malgré
une vie professionnelle et familiale très prenante, au service
des plus pauvres, sans le moindre calcul, en fervent catholique.
L’un de ses amis de la confrérie de
Saint Vincent de Paul lui dit un jour :
« Marcel, tu nous enterreras tous ! »
et il ne pensait pas si bien dire, car cette bénédiction qu’il
lui fit à l’époque, témoignait déjà du crédit que lui accordaient
ses pairs. Ils savaient que c’était un battant qui ne baissait
jamais les bras, l’ayant vu bon nombre de fois à l’œuvre, en dehors,
comme au sein de cette confrérie qui les rassemblait si souvent
au service des plus démunis. Le soir, après ses activités commerciales,
Pépé trouvait encore l’énergie nécessaire pour retrouver ses amis,
et décider des actions à mener pour secourir telle ou telle autre
personne dans le besoin. Il allait donc livrer en fonction des
cas, des vivres et des vêtements aux familles nécessiteuses, sans
oublier l’écoute qui comptait davantage pour les personnes au
bord du désespoir.
Où trouvait-il la force et la volonté
indispensables pour mener de front tous ces combats au quotidien ?
Telle est la question que je me pose encore aujourd’hui, admirative
et partisane de première heure du personnage à la fois combatif
et serein que représente en soi Pépé.
Il faut dire que Pépé est avant tout,
un homme de foi, et qu’il a vécu et élevé ses enfants dans la
foi catholique, moteur d’une vie trépidante, si riche et si exemplaire.
Pépé fait les choses, selon qu’elles lui paraissent bien ou mal,
en conformité avec ses croyances et l’usage du bon sens, sans
s’empêtrer dans le superflu et l’hypocrisie. C’est avant tout,
un homme droit, intègre, tempéré et profondément altruiste. A
ceux des ouvriers de la mine qui ne pouvaient s’autoriser le luxe
de s’offrir un vélo, il consentait à des prêts sur mesure, afin
que ces derniers puissent le rembourser à leur rythme, sans trop
se restreindre au niveau budgétaire pour les besoins vitaux. Il
était conséquent envers lui-même et envers autrui, sans jamais
vouloir faire fortune au détriment des autres.
Il va sans dire, qu’un tel personnage
relève de l’extraordinaire, et que tant qu’il y aura des hommes
de bien à son image, notre monde pourra se targuer d’avoir su
conserver l’essence spécifique de son ˝humanité˝.
J’avoue qu’un tel homme a toute mon
admiration, mon affection et mon dévouement inconditionnel, au
regard de ce récit de sa vie, qu’il a bien voulu me concéder.
Il constitue probablement un éclaireur sur les chemins de nos
vies à plus d’un égard, car c’est le témoin vivant et révélateur
de choses qui nous dépassent. Il est surtout porteur d’un message
d’espérance fabuleux, qui nous dit, que la vie est un trésor qu’il
faut savoir partager et non gâcher. et le hasard n’est pour rien
dans son destin, ô combien unique.
Pour tout cela et pour tout le reste,
je vous dis un grand Merci ! Que Dieu vous garde et vous
accorde toujours, son amour et sa bienveillance !
Bien affectueusement,
Eurydice
L’enfant Marcel Reinert fut placé dès
son jeune âge en nourrisse, et n’eut pas beaucoup de contact d’ordre
affectif avec sa propre mère, à l’âge où cela relevait d’un besoin
primordial. Aux alentours de l’âge de six ans, il perdit cette
nourrisse qui était la seule personne à lui consacrer réellement
du temps et de l’attention. Le gap laissé par toutes ses années
sans liens maternels réellement significatifs, ne put alors être
comblé par la suite, afin de redonner à l’enfant, sa place réelle
dans un monde où il devait s’adapter coûte que coûte, afin de
se construire, sans tomber dans la médiocrité. Marcel Reinert
apprit donc très tôt à se montrer responsable, n’étant pas de
caractère contrariant, mais de nature plutôt conciliante face
à l’éducation parentale. Il expérimenta donc du mieux qu’il put,
les hauts et les bas qui bouleversèrent l’environnement familial,
sans ménagement particulier pour lui.
Il me confia qu’à un moment donné,
on lui réclama une somme exorbitante pour l’indemnisation d’un
accident de voiture causé par l’un de ses employés, qui n’était
même pas en service commandé au moment de cet évènement tragique.
Il se tourna alors naturellement vers sa mère pour lui demander
de l’aide, et celle-ci lui répliqua sans sourciller, que comme
par le passé, il saura aussi bien se tirer d’un tel mauvais pas
sans elle. Il dut donc se débrouiller seul pour résoudre ce problème,
sans que ses affaires aient à en souffrir de façon tragique. Bien
entendu, ce fut une souscription à vie, à cause des méfaits d’un
employé inconscient, et du peu de discernement d’une compagnie
d’assurance qui préféra s’en prendre à celui qui était le plus
à même de lui assurer des rentrées d’argent. Malgré tout cela,
Pépé m’expliqua qu’il ne se serait jamais permis de réclamer quoi
que ce fut à sa mère, ne serait-ce parce qu’il lui était plus
reconnaissant de l’éducation qu’il avait reçu, et n’estimait pas
nécessaire de lui tenir grief pour des questions matérielles.
Il me dit alors, qu’il n’avait jamais exigé d’être payé, pendant
qu’il travaillait au sein de l’affaire familiale régentée par
sa mère, et acceptait simplement la part qu’elle voulait bien
lui concéder. Pépé était un bon garçon, et ne s’empêtrait guère
dans des pérégrinations qui ne lui auraient apportées rien d’autre
que l’amertume, les regrets et des déceptions cuisantes. Aussi,
fit-il en sorte de moins subir les évènements que d’y participer
par une implication sincère, sans retenue et rengaine, et donnant
le meilleur de lui-même à toute fin utile en se basant sur le
bon sens et la foi.
Nous avions déjà parlé de son père,
mort prématurément des suites de la maladie, et surtout des conséquences
de la guerre. Il n’empêche que la mort a souvent jalonné la vie
de cet homme de bien par la suite, le plongeant souvent dans un
désespoir dont il devait absolument sortir pour ne pas faillir.
Ainsi, sa sœur cadette, Jeannette disparut
prématurément, le 29 juillet 1938, peu avant la guerre. Quelques
années plus tard, son épouse bien aimée, avec laquelle il avait
conçu tous ses enfants, s’éteignit et le quitta le 9 novembre
1945, à la fin de la guerre. Il se retrouva par la force des choses,
tout seul, avec six enfants, dont un bébé de six mois. Il venait
à peine de s’installer convenablement à Creutzwald, et sa femme
ne verra jamais l’aboutissement des efforts consentis pendant
des années pour leur offrir un confort de vie défiant toutes misères
précédemment connues.
Son beau frère peiné par la perte commune
de cet être qui leur était cher à tous, compatit au sort de Pépé
et lui trouva une gouvernante pour quelque temps avant de l’aider
à s’occuper de la maison et des enfants. Cette dame était auparavant
au service d’un curé qui était décédé, et n’accepta ce poste qu’à
titre temporaire.
La mort récente de son épouse Madeleine,
à la fin de la guerre, alors que son dernier fils avait tout juste
six mois, l’affligea profondément. Un nouveau défi se profilait
maintenant pour lui, car avec six enfants à charge, sans femme,
et un commerce à gérer, il fallait une volonté extraordinaire
pour ne pas baisser les bras et continuer à aller de l’avant.
Pépé se remit du mieux qu’il put de cette tragique perte, et se
mit en quête d’une gouvernante pour l’aider à élever ses enfants
de façon convenable. Son beau frère qui était curé, lui proposa
de façon temporaire les services d’une gouvernante libre momentanément.
Cependant le temps passa, sans que
Pépé lui fasse signe de s’en aller, alors elle s’enquit auprès
de lui de sa situation, afin de clarifier les choses. Pépé lui
fit comprendre dès lors, qu’il était satisfait de ses services,
et lui proposa de rester pour travailler chez lui dans la continuité
de ce qu’elle avait déjà entrepris, puisqu’elle n’avait apparemment
pas d’autres engagements. Cette dame, qui n’était venue l’aider
au départ que pour une période limitée à deux ou trois semaines,
finit par demeurer auprès de lui pour le restant de sa vie, car
elle devint sa deuxième épouse par la suite, et s’occupa de ses
enfants et de son foyer.
Ils n’eurent pas d’enfants ensemble,
mais elle s’occupa des enfants de Pépé jusqu’au bout, et notamment
du petit dernier comme si c’était la chair de sa chair. Celui-ci
ne sut d’ailleurs que bien plus tard, qu’elle était en réalité
sa belle-maman, tant ils étaient proches tous les deux. Cette
dame que l’on appelle Maman Domi, expira à son tour, le 7 mars
1970.
Elle contribua pour beaucoup à l’éducation
des enfants, mais ne sut pas toujours faire les bons choix pour
eux. En réalité, elle subissait une grande influence de la part
de sa sœur aînée, qui sous couvert d’une position sociale notoire-elle
était alors enseignante- mettait à tout bout de champ son grain
de sel dans les affaires internes du couple. Ainsi, elle n’hésita
pas à orienter l’éducation professionnelle des enfants vers telle
voie où telle autre, sans vraiment laisser le choix à ses derniers
de pouvoir s’y dérober. Pépé était bien trop pris par ses affaires,
et la vie trépidante qu’il affrontait chaque jour, sans compte
qu’il ne voulait pas faire de la peine à son épouse si dévouée,
malgré la charge dont elle héritait. Il fit donc contre mauvaise
fortune bon cœur, pour la paix de son ménage et la stabilité de
ses enfants, dans l’espoir secret que tout aboutirait pour le
mieux.
Fort heureusement, ses enfants ont
tous réussi à un niveau ou à autre, malgré tout, et lui ont fait
la grâce d’une ribambelle de petits enfants robustes et épanouis.
Sa mère, bien que peu maternelle à
son égard, disparut également à la suite de sa deuxième épouse,
le 13 août 1970. Deux décès tragique en une seule année, c’en
est trop, même pour un homme qui en a souvent vu, des vertes et
des pas mûres.
Pépé s’installa à l’approche de la
soixantaine, dans un chalet qu’il acquit à 500 mètres à peine
de la résidence qu’il fit construire à Creutzwald, et laissa par
la suite, la maison et l’affaire à son fils Jacques, qui y travaillait
alors avec lui.
Après cela, Pépé recueillit chez lui
sa cousine Lily, qui était alors malade, et vécut avec elle, jusqu’à
se qu’elle ne s’éteigne à son tour, dans la nuit du 28 au 29 janvier
1993.
Depuis, il vit seul au chalet, avec
l’assistance de sa femme de ménage fidèle et serviable, qui travaille
pour lui depuis plus de trente cinq ans.
Cette brave dame s’occupe de son ménage
et de ses repas, à raison de deux heures de présence par jour,
sauf le dimanche, et connaît tous les descendants de Pépé de même
que leurs conjoints, comme s’il s’agissait de sa propre famille.
A l’approche imminente de la date anniversaire
de ses cent ans, Pépé me confie que le plus difficile à son âge,
ce n’est pas de mourir, mais de vivre en se rendant compte de
façon impuissante de tout ce qu’on ne peut plus faire. Ce qui
le fait le plus râler, c’est qu’il ne peut même plus s’autoriser
la possibilité d’effectuer des tâches qui lui tiennent à cœur,
comme le jardinage ou le bricolage, parce qu’il a beau vouloir,
le corps ne suit plus.
-Lorsque les gens me demandent le secret de mon grand
âge, je réponds simplement la vérité : je ne fume pas, je
ne boit pas, et je n’ai pas de femmes ! Dit-il d’un air espiègle,
avant d’enchérir sur le fait qu’une vie sans femme, n’est pas
une vie enviable, même à un âge avancé. Et comme c’est un homme
pieux, Pépé remercie le Ciel de lui avoir accordé tout ce qu’il
a reçu de la vie, même si, tout compte fait, il a suivit un parcours
des moins évidents et des plus éprouvants.
Le retour de celui qui avait une longueur
d’avance sur son temps en matière de commerce
Après la deuxième guerre, la vie reprit
son cours, et Pépé vint s’installer à Creutzwald. Il habita d’abord
dans la maison de l’ancien maire devenue vacant, ce dernier ayant
été incarcéré à la prison de Metz à la fin de la guerre, pour
cause de collaboration avec l’ennemi.
Pépé conseilla alors à la mère du prisonnier
de ne pas laisser la maison inhabitée afin de la protéger des
actes de vandalisme qui avaient cours à cette époque. Il lui proposa
alors de la lui laisser en location, le temps qu’il trouvât un
logement décent pour sa famille. Celle-ci, comprenant la justesse
de ce qu’il avançait, le recommanda à sa belle fille qui s’était
installé à Metz afin de se rapprocher de son époux. La femme du
maire lui loua donc la maison de Creutzwald, n’en ayant pas l’utilité
dans l’immédiat, et plutôt préoccupée par la situation fâcheuse
dans laquelle se trouvait son foyer, des suites d’une guerre au
cours de laquelle, ils firent un choix qui s’avèrera payant à
court terme.
Pépé était un précurseur sur le plan
des affaires. Il retourna voir ses anciens clients de la Mine
de Creutzwald, et se mit à leur service au départ pour de menues
réparations, en attendant de trouver un local pour s’établir.
Le directeur de la Mine qui le connaissait de réputation, lui
proposa avec joie et reconnaissance, un local convenable pour
cela, quelque temps après son retour. Ces états de service au
service du général de Gaulle, de même que ses rapports de nature
humainement riche avec son entourage ne furent pas étrangers à
un tel accueil. Parallèlement, il recherchait une maison, et décida
d’en faire construire une. Mais les circonstances n’étaient pas
favorables, car le délai d’attente pour l’obtention d’un permis
de construire était trop long, plutôt décourageant. Mais Pépé
n’était pas homme à se laisser intimider par des dispositions
administratives aussi contraignantes….
Creutzwald était à la fin de la guerre,
une ville minière prospère, malgré les affres de la guerre. La
mine fournissait du travail à presque tous ceux qui étaient désireux
de retrousser leurs manches pour gagner leur vie, et le chômage
était un mot, ma foi, peu connu des gens de cette région à l’époque.
Pépé, en fin stratège qu’il était, huma assez rapidement avec
une bonne longueur d’avance sur bien d’autres commerçants, le
renouveau économique qui s’enclencherait dès la fin de la guerre.
Ayant dépanné et livré des clients dans tout le bassin lorrain
avant et pendant la guerre, et ce, au gré des opportunités, il
avait réussi à s’établir une renommée qui dépassait largement,
les limites de Boulay et des environs. Par ailleurs, les gens
l’aimaient pour sa droiture et son intégrité, car c’était quelqu’un
de fiable.
Pépé, après avoir fait la synthèse
de toutes les réflexions qu’il « avait eu le temps de mûrir
pendant la guerre », selon sa propre expression, décida de
s’établir à Creutzwald et de laisser l’affaire de Boulay qui était
saine et florissante à son frère.
Il s’arrangea donc avec celui-ci pour
lui laisser la maison familiale et le magasin de Boulay, en contre-partie
d’une indemnité et de la cession d’une maison qui leur appartenait
alors à Reims.
D’autre part, Pépé qui avait été initié
très tôt aux affaires par sa mère, avait le chic pour flairer
les bonnes affaires immobilières, et investissait dès que possible,
dans plusieurs acquisitions de cet ordre dans la durée. Ce qui
lui permettra plus tard, d’avoir des gages suffisants pour obtenir
les prêts nécessaires, afin de repartir ailleurs, sur de nouvelles
bases.
Par ailleurs, il avait mis de la marchandise
de côté pendant la guerre, et quantité de clients qui le connaissaient
avant la guerre, où qui l’avaient connu pendant, sont revenus
pour s’approvisionner chez lui ou pour lui confier des travaux
de réparation. Sa clientèle était assurée de la sorte, et une
fois de plus, le téléphone arabe fit merveille et contribua à
étendre sa réputation à des centaines de kilomètres à la ronde.
Serviable, disponible et à l’écoute des besoins de ses clients,
Pépé était rapidement devenu l’homme de référence dans son métier
au cœur la lorraine. Sa technique commerciale basée sur une très
bonne connaissance du marché du cycle et de ses variables, sans
oublier sa grande capacité d’anticipation et d’adaptation, lui
permirent d’avoir une longue d’avance sur ses compères et sur
son temps. Là où les uns n’obéissaient qu’à la poursuite classique
et entendue de l’approche du client, Pépé innovait déjà en allant
à la rencontre de celui-ci, tout en devançant ses besoins. Il
était toujours à l’affût des nouveautés, et s’approvisionnait
de sorte à offrir une marchandise diverse, variée et de premier
choix. Les clients avaient l’assurance de faire une bonne affaire
et d’être bien servis, en ce rendant chez lui, plutôt que chez
un autre.
Bien des années plus tard, il se fera
abordé dans la rue ou ailleurs par les descendants d’anciens clients
à lui, heureux et émus de se trouver en sa présence, et lui rappelant
que leur premier vélo provenait de son magasin. Ce devait être
quelque chose d’avoir un vélo acheté chez REINERT Marcel, pour
que des générations plus tard, les gens gardent un souvenir aussi
chargé d’émotion et de tendresse à l’égard du futur centenaire
que sera Pépé dans moins d’un mois.
Une fois à Creutzwald, il s’occupa
de trouver un logement pour sa famille et un local pour son commerce.
Il repéra une maison à l’abandon au centre de Creutzwald, et se
renseigna afin de savoir à qui elle était. Il s’agissait en fait
de la résidence de l’ancien maire de Creutzwald, prisonnier en
ce moment-là au centre de détention de Queuleu à Metz, des suites
de sa collaboration avec l’ennemi d’antan. Pépé rencontra la mère
de l’ancien maire, et lui proposa d’obtenir de son fils de lui
louer sa maison pour quelque temps, car il avait six enfants et
un besoin urgent d’une habitation. Il lui présenta également l’argument
suivant : Une telle demeure laissée à l’abandon ne pourrait
que susciter la convoitise de personnes mal intentionnée, et risquait
d’être cambriolée et vandalisée. Cette dame, consciente du bon
sens des propos que lui tînt Pépé, en parla à sa belle fille qui
occupait parallèlement un logement à Metz, afin de se rapprocher
de son mari. Cette dernière n’hésita pas une seconde, et fit donc
affaire avec Pépé, afin de protéger ses intérêts et d’aider momentanément
celui-ci.
Toutefois, Pépé avait à cœur de construire
malgré tout, et ne lésina pas sur les moyens pour parvenir à cette
fin. A l’époque, les gens trouvaient son idée farfelue et plutôt
très osée, car les temps étaient durs, et obtenir un permis de
construire relevait du parcours du combattant. Pépé ne se découragea
pas pour autant, sachant qu’il était en sursis dans la résidence
de l’ancien maire, et ne voulant pas s’y éterniser non plus. Il
se rendit à la préfecture de Metz en quête de cette précieuse
autorisation, nonobstant les objections qui fusaient de toute
part, à la seule idée d’un tel projet. On lui répondit alors conformément
à ce qui était d’usage, qu’il fallait attendre. Mais Pépé ne l’entendait
pas de la sorte, et répondit à l’employé administratif, qu’il
pourrait peut-être faire une exception dans son cas précis, car
il était père d’une famille nombreuse et se trouvait dans le besoin
d’un logement pour ses six enfants et lui-même dans les plus brefs
délais. Pépé lui dit également qu’il pensait qu’après avoir risqué
sa vie pour son pays, il osait espérer qu’on l’aidât un tant soit
peu dans cette démarche qui était plus que légitime. Pépé n’était
pourtant pas homme à marchander pour des broutilles. Confronté
à une administration procédurière et sans grande considération
pour ceux qui avaient risqué leur vie pour que le présent fût
envisageable, Pépé usa d’un stratagème qui eut plus de résultat,
à l’égard de l’employé intransigeant et conformiste qui le recevait
alors. Il lui proposa tout bonnement un vélo.
« Vous pouvez peut-être faire
une exception, pour le père de famille nombreuse que suis, car
les miens et moi-même avons réellement besoin d’un logement dans
les plus brefs délais. », lui suggéra t-il alors! Puis, comme
l’employé ne réagissait pas davantage, Pépé ajouta :
« Comme je suis marchand de vélos,
voulez-vous un vélo de dame ou un vélo d’homme ? »
«Comment ça ? » s’enquit
l’employé qui jusqu’alors était peu compréhensif.
« Puisque vous me rendez service, c’est normal que
je vous rende la pareille » avança Pépé, décidé à obtenir le nécessaire afin
de pouvoir loger rapidement sa famille. L’employé demanda aussitôt un vélo d’homme,
qui lui fut livré une semaine plus tard. Pépé obtint ainsi de celui-ci, la délivrance
du permis de construire en un temps record, c’est-à-dire une heure après que l’employé
ait reçu le vélo d’homme qu’il souhaitait. C’est dire que tout était possible et que,
néanmoins, la cupidité des uns dépassait de loin l’ardeur des autres à servir fidèlement
et loyalement leur pays. Pépé eut pu obtenir gain de cause, sans tractation d’aucune
nature, si cet employé avait fait preuve de bon sens, de compassion et de droiture
à l’égard d’un homme qui se trouvait en effet dans une situation d’urgence palpable.
Mais le guerrier qu'était Marcel Reinert, trouva la parade face à cet homme de peu
de conviction, en contournant une procédure mécanique, inéquitable déloyale
et sans souplesse véritable.
Pépé alla dès lors trouver l’entrepreneur charger
de la construction de sa future maison et lui demanda de commencer les travaux le
plus tôt possible.
-Comment ça? Avez-vous l’autorisation requise pour cela? s’enquit celui-ci,
désappointé.
-La voici ! Lui répondit alors Pépé, en lui tendant aussitôt le précieux
document qui se faisait tant désirer dans le temps et que peu de gens avait le privilège
de faire valoir dans les conditions décrites ci-dessus.
-Comment avez-vous fait ? Insista l’entrepreneur, stupéfait,
en constatant que son interlocuteur ne plaisantait pas.
Pouvez-vous commencer dès demain ? lui demanda simplement
Pépé, en éludant la réponse à cette question devenue alors secondaire dans le plan
de bataille qu’il avait élaboré.
Dès le lendemain, l’entrepreneur et ses ouvriers étaient
déjà à l’ouvrage car, faute d’autorisation, bon nombre de commandes
ne pouvaient être satisfaites. Nombre d'entre eux étaient par conséquent au
chômage, en attendant les fameux permis de construire qui faisaient tant défaut, alors.
Cependant, le maire fut libéré de prison quelque temps après et,
ne pouvant supporter que sa maison soit habitée par une famille nombreuse, commença
à mettre les bâtons dans les roues à Pépé. Pépé lui rappela les termes du contrat
lui ayant permis d’occuper les lieux et, face à la détermination de cet ancien
collaborateur de l’Allemagne Nazie à les mettre dehors, les siens et lui, Pépé
n’hésita pas à lui rappeler ceci:
-Si nous, Français, avons été capables de supporter
les Allemands, pendant quatre ans, vous pouvez bien patienter encore quelque temps.
Fort heureusement pour la famille Reinert, la maison en construction fut achevée dans
des délais respectables, et Pépé put ainsi mettre les siens à l’abri, sans avoir à
subir le dédain de cet homme sans foi, ni loi plus que nécessaire.
Tous ces tracas ne l’empêchèrent pas pour autant de s’atteler
à l’ouvrage en vu de la réalisation de ses objectifs. Le local mis à sa disposition
par le directeur de la mine était un ancien atelier de regroupement de la jeunesse
hitlérienne, et n’offrait pas l’attrait escompté par Pépé pour le développement de
ses activités commerciales. Par conséquent, il ne s’y était établit
dans les premiers temps, qu'en attendant de trouver mieux. Pépé travaillait
de façon consciencieuse en vue de dénicher sa future clientèle. Il démarchait
de ce fait à des centaines de kilomètres à la ronde, et sans relâche, ceux qui
constitueront peu après le noeud potentiel de sa clientèle. Lorsqu’il allait
effectuer une livraison, il revenait souvent avec de nouvelles commandes. Par aillaurs,
iil ne quittait jamais une localité sans s’être renseigner auparavant afin de savoir
si le curé ou le maire disposait d’un vélo. Il accordait des crédits de paiements
à ceux qui ne pouvaient le payer d’une traite, et ne fournissait que de la marchandise
fiable. Le ˝bouche à oreille˝ faisait le reste, et il vendait plus de cinq
cent vélos par an, quelque temps après la fin de la deuxième guerre mondiale. Néanmoins,
son approche du marché était perçu comme relevant de la concurrence déloyale
par les commerçants de l’ancienne école qui attendaient alors sagement que le client
se pointe à la porte de leur magasin. Pépé était un gaillard travailleur et intrépide
qui ne rechignait pas à aller à la rencontre du client, sans pour autant le brusquer
ou le forcer à l'achat. Ainsi, il était au courant des opportunités les plus
incroyables grâce aux confidences et aux recommandations que lui faisaient ceux qui
étaient plus que satisfaits de ses services.
C’est dans cette folle ambiance de succès et de
bravour qu’un jour, un client vint le voir dans le magasin où il commençait à
se faire un nom à Creutzwald, et lui dit de but en blanc.
-Monsieur Reinert, si vous n’y prenez garde, vous mettrez rapidement les
clefs sous la porte car un nouveau magasin de cycles et motos vient d’ouvrir à quelque
pas de chez vous et, vraiment, c’est quelque chose !
-Quel magasin et où ? Lui demanda aussitôt Pépé, l'esprit alerte
et plus qu'intéressé.
-Vous n’êtes donc pas au courant, il se trouve dans la même rue que vous,
à moins d’un kilomètre, et il est vraiment bien fourni et remarquablement bien situé.
Pépé lui demanda seulement de lui indiquer où se trouvait
ce magasin, avant de lui répondre rassuré et satisfait, que ce nouveau magasin était
le fruit de sa nouvelle installation, et qu’il était heureux qu’il lui plaise. Le
bonhomme s’en alla, par suite, fortement impressionné et, ma foi, peut-être un peu
moins porté à proclamer des allégations gratuites et sans fondement, quand
on y voit de plus près.
Un jour, Pépé vendit un vélo à un ouvrier de la mine sur
la base d’une publicité décrétée par son fournisseur, et qui s’avéra mensongère par
la suite. Le cadre du vélo était sensé être en métal chromé inoxydable. Or, un mois
à peine après son acquisition, des traces de rouille étaient apparues et le client,
un mineur mécontent, commença à ébruiter la chose. Pépé tomba par chance sur
celui-ci qui, le prit aussitôt à parti, en compagnie des autres, en lui reprochant
ce défaut inacceptable. Pépé ne polémiqua absolument pas sur la chose. Il le pria,
bien au contraire, de lui pardonner pour le désagrément subi et lui proposa tout simplement
de passer le voir en magasin pour un échange. Il prit également la peine de
rassurer son auditoire agréablement surpris en lui révélant,
par ailleurs, qu'il réglererait personnellement la chose avec son fournisseur dès
que possible. Les deux autres mineurs présents regardèrent alors leur camarade qui
se plaignait et calomniait Pépé d’un air de désapprobation, avant de
lui intimer ceci :
-Tu vois bien que tu aurais mieux fait d’aller le voir plus tôt, au lieu
de faire un tas d’histoires ! Puis tous s’en allèrent satisfaits, impressionnés,
et plus que jamais convaincus de la droiture du gérant de magasin de cycles qui, effectivement,
n’avait qu’une parole et ne cherchait pas à truander ses clients.
Une autre fois, alors que le magasin était bondé et que
les clients attendaient pour se faire servir, à tour de rôle, un ancien collaborateur
nazi, impatient, s’exclama en allemand pour dire que, décidément, c’était bien long
de se faire servir. La réplique de Pépé ne se fit pas atteindre et fut plutôt cinglante :
-Nous avons bien attendu quatre ans, alors, vous pouvez attendre un petit
peu !
Les lorrains présents partageaient cette réflexion dans
une large mesure, car ils connaissaient les sentiments de Pépé à l’égard des Allemands
de cette époque. Par ailleurs, ils retrouvaient et revivaient enfin l’espoir
d’une vie dénuée de la pression constante des risques de délation et
d'exactions barbares qui sévissaient encore, quelque temps auparavant. Aucun d'entre
eux ne voulaient alors laisser bafouer une liberté si chèrement acquise par des personnes
dont la moralité douteuse ne suffisait pas à les faire taire.
Or, un jour, pendant la guerre, alors qu’il reconduisait sa mère à Reims
dans une voiture d’emprunt, Pépé eut une panne d’essence et dut s’arrêter
à Sainte Menoule pour se réapprovisionner en combustible. Là les gens faisaient la
queue afin de se faire servir, sous la direction d’un soldat Allemand. Arrivé au niveau
de celui-ci, Pépé lui dit en Allemand que c’était vraiment long pour se faire
servir. Ce dernier, constatant qu’il parlait allemand, lui recommanda de se rendre
directement à l’endroit où se trouvaient les camions-citernes pour s’approvisionner
rapidement. Pépé put donc continuer son chemin, sans trop souffrir de la pénurie ambiante.
«A chaque plein que je faisais, je me disais que ce serait
ça de moins que les Allemands n’utiliseraient pas pour bombarder l’Angleterre.» confiera
t-il plus tard avec un sourire espiègle.
Une autre fois, à Auzéville, un camion-citerne allemand
attendait devant un garage. Pépé entra dans le garage en question et demanda au chauffeur
ce qu'il lui arrivait avec son camion garé en face. Celui-ci lui expliqua alors qu’il
était tombé en panne, et attendait que le garagiste lui vienne en aide. Le chauffeur
allemand sollicita les services de Pépé pour communiquer avec le garagiste par personne
interposée lorsqu'il réalisa qu'il parlait allemand. Comme il demandait au
garagiste combien il lui devait, Pépé traduisit la demande et en profita pour suggérer
à ce dernier de réclamer plutôt de l’essence car le carburant était, à
l'époque, quelque chose de vraiment rare. Le garagiste comprenant l’intérêt
de cette option, fort à propos, se fit payer en essence et en donna un peu à Pépé
pour leur avoir servi de traducteur et de conseiller. Pépé arrivait ainsi à se tirer
d’affaire, sans trop pâtir des circonstances, car il avait l’esprit assez vif pour
tourner à son avantage les situations les plus incroyables .
L’affaire de Creutzwald prit considérablement de l’essor,
à tel point que Pépé ouvrit un deuxième magasin à Saint Avold puis, plus tard, un
troisième à Villerupt, qui se trouve également en Moselle.
Plus tard, il légua ses trois magasins de même que les
maisons attenantes à trois de ses fils qu’ils pensaient habiles pour la mécanique
et prédisposés à sa succession dans le commerce. Aux trois autres enfants, ils assura
des études conformément à leurs souhaits respectifs et leur offrit également à chacun,
une maison ou sa contrepartie financière. Ces deux autres fils purent ainsi
disposer de leurs biens ainsi acquis comme ils l’entendaient. Cependant, Pépé se réserva
le droit d’habiter dans la dernière maison qu’il lui restait, et dont son unique fille
héritera, plus tard après son départ de ce monde, évitant ainsi de devenir une charge
supplémentaire pour ses enfants, comme il le dit lui même. Ce sur quoi il n’a absolument
pas tort, puisque, à quelques mois de la célébration de ses cent ans, il vit encore
seul, sans handicap et dispose toujours de toute sa tête dans son chalet, situé à
environ, deux cents mètres de la maison de son fils Jacques…
Au regard de ce que je sais réellement de la vie du futur
centenaire, j’ai souvent fait remarquer à Pépé que, vivre jusqu’à un âge aussi avancé
tout en ayant le privilège de voir ses enfants, petits enfants et arrières petits
enfants, était une bénédiction, selon un récit biblique dont les références m’échappent.
Ce à quoi il répondait, que le plus
dur à son âge, c’était de devoir admettre le fait que le corps
ne soit plus à même de suivre la volonté. Ceci d’autant plus qu’il
est limité dans ses mouvements, et doit se cantonner à faire les
choses, conformément aux possibilités que lui offre désormais
sa personne avec le poids de l’âge.
« Je m’oblige à m’occuper pour
faire passer le temps, et m’en tiens à un emploi du temps régulier
et efficace pour éviter l’ennui du temps à passer seul avec les
souvenirs. Je me lève tôt le matin, à six heures, et prends mon
petit déjeuner. Je fais ensuite ma toilette, et vais chercher
mon journal à l’entrée de la maison. Ensuite, j’attends tranquillement
l’arrivée de ma femme de ménage en lisant. Ma femme de ménage
qui est à mon service depuis plus de trente cinq ans, et qui connaît
tous mes enfants et petits enfants, sans oublier qu’elle connaît
leurs coordonnées téléphoniques mieux que moi, c'est-à-dire, par
cœur. Elle est formidable, et connaît mes habitudes. Elle vient
deux heures par jour, fait le ménage, s’occupe du jardin à l’occasion,
et me fait à manger pour la journée. Bien entendu, c’est la seule
personne que je suis assuré de voir tous les jours, et sa présence
m’agrée beaucoup et me donne de la compagnie quand je ne reçois
pas de visite. Oui, où on souffre à mon âge, c’est de ne plus
pouvoir faire ce qu’on voudrait, comme on voudrait. Je pourrais
sortir me balader dans cette région que je connais comme ma poche,
mais je ne le peux plus, contraint par l’âge. Parfois, je me laisse
conduire à l’église par ma belle-fille Jeanne-Marie pour assister
à l’office dominical, et je suis confus de l’amabilité des gens
à mon égard. Le prête se déplace jusqu’à l’arrière de la salle
pour me donner la communion en premier, et cela me gêne un peu.
Mais les autres paroissiens y sont habitués à présent, et cela
me fait penser à cette parole du Christ : « les
premiers seront les derniers, et les derniers les premiers ».
En fin de compte, cette attention me
touche beaucoup, et j’aime mieux aller à l’église que de regarder
seul, la messe à la télévision les dimanche matins à onze heures,
sur la chaîne numéro 2. Cela vaut peut-être mieux ainsi, car bien
que je marche encore avec l’appui de ma canne, il vaut mieux que
je sois prudent, car je suis déjà tombé une paire de fois, et
ce n’était pas fameux, car je ne pouvais plus me relever. Alors
depuis, je fais attention, et ne sors plus que lorsque c’est vraiment
nécessaire. Par ailleurs, Jeanne-Marie étant malade et ne pouvant
plus dorénavant m’accompagner à l’église, j’en suis réduit à me
mouvoir entre mes quatre murs et mon jardin. En fin ! C’est
tout aussi bien ! » Conclut-il pour ne pas se morfondre
davantage sur son état, et donner l’impression que la solitude
lui pèse quand même souvent.
« Je me demande comment j’ai bien
pu faire mon compte pour arriver à mon âge, surtout lorsque je
lis le journal et vois disparaître des gens bien plus jeunes que
moi. Il ne se passe pas un jour, sans que je ne pense aux défunts
de ma famille, qui, il n’y a pas si longtemps de cela, vivaient
encore. Et me voici toujours là, malgré toutes les misères que
j’ai connues et tous les malheurs qui m’ont frappés. Je remercie
le Ciel d’être parvenu à un tel âge, bien que les souvenirs me
soient parfois pénibles, car je me rends bien compte qu’autour
de moi, peu de gens peuvent en dire autant. Bientôt cent ans,
hum… ! »
Ainsi m’a souvent parlé Pépé à l’approche de ses cent ans,
reconnaissant à la providence de lui avoir accordé la grâce de
vivre le plus longtemps possible, malgré tout.
La petite histoire qui suit, est à mon sens assez significative,
et laisse entrevoir un aspect plus intime de cette vie riche et
exemplaire à plus d’un égard.
Pendant la première guerre
mondiale, les gens étaient séparés les uns des autres, et ceux
d’une même famille, avaient beaucoup de mal à se retrouver. Pépé
Marcel, pouvait néanmoins rendre visite, de temps à autre, à son
grand père qui habitait de l’autre côté du Rhin, à Verdun. Mais,
lorsque l’occupation fut à son comble, son grand père fut expulsé
de chez lui, et rapatrié plus tard vers la France, par la Suisse.
Car, les allemands ne voulaient pas supporter à l’époque, la charge
de la vieillesse, jugée fastidieuse et déshonorante.
Ils habitaient alors à Pontfaverger,
près de Reims, où était la maison familiale.
Un jour, la maman de Pépé
Marcel lui demanda d’aller récupérer chez son grand père, les
choses auxquelles ce dernier tenait vraiment, afin qu’il puisse
les retrouver à son retour. L’espoir était tenace chez cette résistante
de première heure, et elle avait élevé son fils dans l’amour de
la patrie, et dans le respect des traditions. Pépé Marcel, alors
âgé de treize ou de quatorze ans, se rendit donc chez son grand
papa, et y trouva, au milieu de choses et d’autres, Finette, le
caniche de celui-ci. L’amie de toujours de son grand-père, lui
sauta au cou, heureuse de retrouver enfin un visage familier.
Finette était, incontestablement, la chose la plus valeureuse
qu’ait pu emporter Pépé Marcel, ce jour là. De retour chez sa
mère, Pépé Marcel pris grand soin de Finette, qui le suivait partout,
dorénavant. Mais un jour, Finette vécut le spectacle désastreux
et affligeant d’une attaque aérienne, et en fut traumatisée. Les
bombes fusèrent de toute part, et la pauvre bête, se sentant traquée,
fit le chemin en sens inverse, et retourna chez son maître à Verdun,
où elle se retrouva, à nouveau, seule. Pépé Marcel était inquiet
pour elle, et espérait qu’elle serait saine et sauve. Il aurait
bien voulu la récupérer au plus tôt, mais les couvre-feux et les
routes barrées, sous bon contrôle des Allemands, ne le permirent
pas de sitôt.
Un beau jour, il put enfin
retourner chez son grand-père, et y retrouva fort heureusement,
Finette, qui ne manqua pas de lui faire la fête, plus que jamais.
Mais, les Allemands ne toléraient pas, que les gens voyagent avec
des animaux. Aussi, Pépé Marcel eut-il l’idée, de cacher Finette
dans son tablier noir d’écolier, afin qu’elle échappât à leur
vigilance. Et, comme les Allemands traquaient des bêtes bien plus
grandes, ils ne firent pas spécialement attention au contenu du
tablier du petit écolier d’alors. La petite boule noire contenue
dans la poche de tablier, également noire, fit parfaitement illusion.
Finette se tint bien tranquille sur les genoux de Pépé Marcel,
tout le long du voyage, comme mue par la gravité du moment, imprégnée
par le sens du danger. Brave bête, qui percevait les choses, au-delà
de l’imaginable, et qui aspirait à un peu de répit et d’affection !
Les bêtes savent parfois se tenir, devançant nos espoirs les plus
secrets, comme si elles savaient d’instinct, les choses que nous
n’oserions leur confier. Finette portait bien son nom, car elle
était d’une finesse exquise, et ne se faisait guère remarquer
outre mesure, même si elle suivait Pépé Marcel partout, et lui
témoignait une affection indéfectible. Ils étaient comme larrons
en foire, dans l’effervescence sulfureuse de la guerre, et reportaient
l’un sur l’autre, l’affection indéniable qui les liait au grand-père
de Marcel. Ils étaient chacun, une partie de lui, par le souvenir
et la pensée, et essayaient de survivre à la guerre, tant bien
que mal.
Finette était dorénavant
chez elle, et la vie suivait son cours. La mère de Pépé Marcel
fit l’acquisition de deux maisons jumelles, sur la place de Boulay
en Lorraine, par spéculation. Les habitants du coin, trouvaient
à l’époque, que c’était une mauvaise affaire. Mais elle, savait
ce qu’elle faisait, et l’avenir lui donnera raison.
Ce fut en traversant la place,
pour se rendre dans l’un des magasins qui y étaient installés,
avec son chien, que Pépé Marcel assista, un jour, au drame qui
le marquera parmi d’autres, pour le restant de ses jours. Finette,
fut écrasée par un camion qui roulait trop vite, et ne lui laissa
aucune porte de sortie. Pépé Marcel en pleura, affligé et désespéré.
Désormais, il serait seul sur les chemins de la vie, qu’il avait
maintes et maintes fois empruntés avec Finette, son fidèle, discret
et joyeux compagnon. Il sollicita l’ébéniste, afin qu’il lui fabrique
une caisse pour enterrer Finette. Ce dernier lui fabriqua une
belle caisse, et lui proposa d’enterrer son amie dans son champ,
touché par l’émotion de Pépé Marcel qu’il connaissait si bien.
Tous deux mirent Finette en terre, avec soin et émotion, comme
le très précieux être qu’elle était pour Pépé Marcel, une amie.
Pépé Marcel n’a jamais oublié
Finette depuis, et garde l’amour des bêtes qu’elle a su lui inspirée,
même si à cent ans passés, il ne peut plus les entretenir comme
auparavant. Né au début du siècle dernier, il était loin de se
douter qu’il vivrait les deux guerres les plus tragiques de notre
époque. Résistant de première heure, il l’est resté tout au long
de sa vie, et contribua de façon active et engagée, à la survie
de bien d’autres êtres en peine. De temps à autre, un berger allemand
du voisinage vient encore le voir, et il lui donne à manger et
à boire. Maintenant encore, il veille à ce que, tous les jours,
sa femme de ménage dispose des miettes de pain dans des paniers,
pour les oiseaux qui, inlassablement, font leur nid et voltigent
à souhait dans son jardin.